Comment écrire une histoire à suspense

Ou comment faire en sorte que, dès les premières pages, le lecteur soit pris à la gorge par votre histoire.
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Nicolas Parisi
Nicolas Parisi
Cofondateur du Club, auteur de nouvelles parues dans diverses revues, je m’intéresse particulièrement à la stylistique et ses applications pratiques à l’écriture. En lire plus

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Comment écrire une histoire à suspense

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On rêve tous d’écrire un livre si prenant que les lecteurs ne pourraient s’empêcher d’enchaîner les chapitres et de le finir d’une traite. Pendant longtemps j’ai cru que seuls la qualité de l’écriture, la profondeur des personnages et l’intérêt des thèmes traités suffisaient à écrire un tel roman ; et que travailler le suspense, ça n’était important que pour la littérature de genre, comme les thrillers ou les romans policiers, mais pas pour le reste.

 

Eh bien j’avais tort ! Et comme pour toutes les grandes révélations, celle-ci est arrivée de la façon la plus triviale qui soit. Dans mon cas, c’était par une blague d’un pote de la fac, il y a quelques années de ça. Il s’appelait Paul et je pense que s’il s’était retrouvé à étudier les lettres, c’était plus pour la réputation de fumeurs de joints des lettreux que par amour de la littérature. Le genre de mec à l’humour un peu pince-sans-rire, probablement trop perspicace pour son propre bien et dont les vannes avaient toujours des dérangeants échos de sagesse ironique. Le pote parfait avec qui boire des cafés à la pause quoi ! Mais si je peux écrire cet article aujourd’hui, sur l’importance du suspense et les différentes façons de le créer, je dois bien reconnaître que c’est à lui et à cette blague que je le dois.

 

Cependant, avant que je ne commence à m’égarer dans les vieux souvenirs, on va quand même se pencher sur les bases :

C'est quoi le suspense ?

On a vu ce que le suspense, ça faisait au lecteur : il se met à lire de manière compulsive. À peine un chapitre terminé, il ne peut s’empêcher d’attaquer le suivant. Dans les cas les plus poussés, il va même se mettre à lire en diagonale des passages entiers (ce qu’on pourrait appeler un cas typique d’écriture victime de son succès).

Mais comment ça marche ?

C’est tout simplement un besoin de certitude. Il ne vous est jamais arrivé d’avoir peur de quelque chose uniquement pour vous rendre compte, une fois la chose passée, que « ça va, c’était pas si terrible » ?

 

Dans le cas du suspense, c’est un fonctionnement un peu similaire. L’imagination du lecteur prend le relais face à l’incertitude établie (le héros va-t-il s’en sortir ? Qu’y a-t-il derrière cette porte sombre d’où suintent des murmures inhumains ? La bombe va-t-elle exploser ? Etc.) et c’est relativement insupportable, aussi il se dépêche de lire.

Quoi ? Le suspense c’est que de la rétention d’information ?

Oui… mais pas que ! En fait, dans le cadre de l’écriture, il faut comprendre la question du suspense selon deux échelles :

  • microscopique (à l’échelle d’une scène)
  • macroscopique (à l’échelle du texte complet, roman ou nouvelle)

 

Bon… Je dois vraiment vous raconter cette blague pour que ce soit plus clair. Et son contexte d’ailleurs ! Parce que le contexte est probablement plus important que la blague en elle-même.

 

C’était un matin, à la pause de 10 heures. On était assis sur les marches d’un des bâtiments de la fac, juste devant la route que prenaient les fournisseurs du CROUS au moment des livraisons, et on sirotait tranquillement nos cafés à 30 centimes dans leur gobelet en plastique. On parlait pas. On attendait juste que ce soit l’heure d’y retourner et on laissait traîner le regard sur ce qui nous entourait : les bâtiments aux façades fatiguées, les étudiants qui, en groupe, assis par terre sur le parvis derrière la route, sur les marches ou debouts, discutaient, fumaient, buvaient des cafés…

 

À un moment, sorti de nulle part, Paul m’a balancé avec son sourire ironique : « Hey, tu sais comment on fait traverser la route à un poulet ? »

Les outils pour créer du suspense

On vous a déjà dit que le suspense c’était plus ou moins que de la rétention d’information. Ce qu’on vous a pas encore dit, c’est qu’il y a plusieurs façons de faire ça !

Créer un enjeu

Votre histoire pose une question au lecteur. Cette question, on peut la traduire par « que va-t-il se passer ? » ou « que s’est-il passé ? ». Mais si vous voulez que le lecteur soit intéressé par connaître la réponse à cette question, il faut lui donner un enjeu.

 

Le lecteur s’en fout complètement de savoir si votre héros va survivre ou pas s’il n’a pas eu le temps de s’attacher au personnage ! Il faut que vous parveniez à créer un enjeu, qu’il soit intellectuel ou émotionnel, à la résolution de cette question.

 

De la même façon, si je me permets de vous raconter cette blague, c’est qu’elle a été l’origine d’un profond bouleversement dans mon rapport à l’écriture. Dans la qualité de mes textes, il y a un avant et un après cette blague et j’espère vous transmettre ce qu’elle m’a permis de débloquer et de comprendre.

 

Mais, je dois aussi avouer que cet épisode m’a marqué pour une autre raison. C’est con, mais Paul était (est ?) quelqu’un que je respectais énormément. Alors quand il m’a posé cette question : « Comment tu fais traverser la route à un poulet ? », j’ai froncé les sourcils. Ça avait tout l’air d’une blague de merde, mais en même temps je savais jamais à quoi m’attendre avec Paul ; et puis, je voulais sincèrement l’impressionner — ou au moins qu’il me respecte. Alors je me suis pas laissé démonter et je lui ai répondu un truc qui me paraissait vraiment pas bête pour le coup.

Le sentiment d’urgence

La façon la plus simple de créer un sentiment d’urgence, c’est de coller un minuteur à un explosif. Tic-tac, le temps presse, la tension monte, vont-ils y arriver à temps ? Voilà : suspense.

 

Mais une autre façon de créer du suspense à partir de ce sentiment d’urgence c’est en cachant aux yeux du lecteur ce qui se passe. Potentiellement en s’appuyant sur une structure à trame multiple : on passe à une trame différente, dans laquelle la question qui taraude le lecteur n’est pas traitée et le lecteur a l’impression que la résolution de cette question est en train de se passer sans lui.

L'ironie dramatique

L’ironie dramatique, c’est lorsque le lecteur a accès à des informations auxquelles n’a pas accès le ou les protagonistes. Ça va un peu à l’encontre du principe de rétention d’information, non ? Pas vraiment et au contraire ! Cela permet de maintenir les questionnements du lecteur (et donc le suspense) alors que les personnages impliqués sont simplement préoccupés par ce qu’ils se feront à manger le soir venu.

 

Si vous voulez un exemple, on peut s’appuyer sur celui proposé par Hitchcock dans sa définition du suspense : imaginez deux personnes, assises à une table à un café en train de discuter. Vous savez qu’il y a une bombe sous la table et qu’elle va exploser. Les deux personnes qui discutent n’imaginent à aucun moment qu’il y a une bombe sous la table. Vous pensez vraiment que ces personnages se demandent s’ils vont s’en sortir à ce moment-là ?

 

Eux non, vous en tant que lecteurs par contre…

 

De la même façon, connaître la « fin » peut faire se questionner le lecteur quant à « ce qui s’est passé » et donc déplacer la question : ce n’est plus « qu’est-ce qui va arriver » mais plus « comment cela est-il arrivé ? »

 

Et si on revient à la blague de Paul, je dois d’ailleurs vous avouer que, même si je pensais que ce que je lui avais répondu était pas bête, je crois que jamais de ma vie je ne suis autant passé pour un idiot. Je me dis qu’écrire cet article aura peut-être un effet thérapeutique, et c’est sûrement une de mes motivations à le partager avec vous. Parce que même si cet épisode m’a permis d’améliorer significativement ma façon d’écrire, je crois que je n’ai toujours pas fini de digérer l’humiliation que j’ai vécue, que je me suis infligée tout seul d’ailleurs.

Le foreshadowing

Mathieu avait fait un super boulot sur la question du foreshadowing au travers de différents posts sur Instagram et Facebook (hé oui, ça vaut le coup de suivre en plus les réseaux sociaux !), mais pour ceux qui n’ont pas suivi, le foreshadowing c’est l’art d’insérer des indices qui permettent au lecteur de préfigurer ce qui va advenir.

 

Le mot important, ici, c’est indice : c’est subtil, et le lecteur n’a aucune certitude quant à ce qui va arriver. Il se doute, il anticipe, mais il doit vérifier.

 

Dans le cas de la blague de Paul, et sûrement comme vous aujourd’hui, j’avais moi aussi senti que ça serait une blague un peu nulle. Mais ça m’a pas empêché d’essayer d’y réfléchir. J’ai haussé les épaules, d’un air que je voulais détaché, et j’ai proposé : « Tu fais rien, non ? Ta blague c’est pas une espèce de variation de l’énigme : « Pourquoi le poulet traverse-t-il la route » ? Du coup, t’as rien à faire vu qu’il va traverser tout seul. T’as juste à attendre. »

La rupture des attentes

Paul laissait ses yeux flotter dans le vague en direction du parvis. Il a souri d’un air moqueur et il m’a dit : « bah oué, c’est ça. »

 

Au fur et à mesure de sa lecture, votre lecteur comprend comment vous structurez votre intrigue, comment vous résolvez les conflits… Si aucun de vos personnages ne meurt alors qu’ils se sont retrouvés confrontés à des situations mortelles une quinzaine de fois, clairement votre lecteur sentira pas particulièrement sous pression la seizième situation mortelle se présentera.

 

De plus, on s’appuie (souvent inconsciemment) sur des clichés lors de la construction de l’intrigue. Le lecteur connaît ces codes. C’est à vous de faire en sorte qu’il se sente un peu en équilibre instable, comme si à tout moment vous alliez le prendre à revers.

 

La mort de Ned Stark dans Games of thrones, par exemple, a réussi à traumatiser assez les spectateurs pour qu’ils soient incapables de déterminer par la suite si un personnage allait mourir ou pas, et ce sur l’intégralité des sept saisons que compte la série.

 

« Enfin… C’est presque ça, quoi. »
J’ai senti mes sourcils se froncer tandis que Paul continuait de fixer le parvis.

Créer une histoire à suspens

On vient de voir les différents outils qui permettent de créer du suspens à un niveau microscopique (à l’échelle d’une scène donc), même si certains de ces outils ont besoin d’être mis en place avant la scène durant laquelle ils seront utilisés (foreshadowing par exemple).

 

On va maintenant voir comment structurer votre histoire pour qu’elle pousse le lecteur à toujours avancer dans sa lecture, c’est-à-dire utiliser le suspense à l’échelle macroscopique.

 

À la base de votre histoire, il y a une question, un enjeu : le héros va-t-il réussir à sauver la princesse ? Quelle est cette blague qui m’a permis de comprendre comment fonctionnait le suspense ?

 

Mais qu’est-ce qui légitime le fait que vous ne donniez pas directement la réponse au lecteur ? Pourquoi le lecteur va-t-il lire tout votre roman pour trouver cette réponse au lieu d’aller directement à la dernière page ?

Ne frustrez pas le lecteur et nourrissez-le d’infos !

« Comment ça, « c’est presque ça »Paul ? Ça veut dire que j’ai raison alors ? Si tu veux faire traverser la route à un poulet t’as qu’à attendre ? »

Paul, les yeux dans le vide, paraissait ne pas m’entendre. J’ai senti les nerfs me monter.

« Oh putain, tu peux répondre quand même ! »

Le lecteur attendra pas 300 pages que vous lui donniez la réponse à ses interrogations. Si vous voulez qu’il lise votre histoire, il faut que vous le nourrissiez d’infos tout au long de sa lecture. Mais se pose alors une question : le lecteur rassasié, pourquoi continuerait-il à lire ?

Chaque nouvelle info doit générer une nouvelle question

Les barmans vous le diront, s’il y a autant de sucre dans vos cocktails, c’est parce que ça donne soif, et donc envie de recommander un cocktail.

 

Ici c’est pareil, les infos que vous donnez à votre lecteur doivent lui donner encore plus soif. Il faudra vous débrouiller pour que pour chaque info que vous cédez au lecteur, cette dernière génère un point d’interrogation encore plus dérangeant que le précédent.

 

Et c’est un peu ce que j’ai ressenti avec Paul, à ce moment-là. Malgré la violence dans ma voix, il avait pas bronché, les yeux toujours vaguement déconnectés en direction du parvis, presque comme s’il voyait au travers et je voulais absolument comprendre ce que c’était.

 

Mais il m’avait entendu et il a fini par cligner des yeux. Il s’est tourné vers moi et a levé un sourcil interrogatif, de l’air de dire « t’as pas compris ? », comme s’il y avait au milieu de tout ça, de cette blague, du parvis, des étudiants, une évidence qui n’aurait pas dû m’échapper.

 

Il a dû comprendre que je voyais pas ce qu’il voulait dire alors il a désigné le parvis du menton puis s’est remis à l’observer.

 

J’ai scruté le parvis. Il y avait rien. Enfin, rien de remarquable quoi. Rien qui me semblait avoir le moindre lien avec « Comment faire traverser la route à un poulet ».

Posez des enjeux intermédiaires pour varier les contextes

L’enjeu global est toujours le même. Le truc, c’est que vos lecteurs vont se lasser si la moindre scène, même si elle débouche sur une nouvelle interrogation, traite toujours du même enjeu.

 

Comme je l’avais déjà dit, Paul c’était quelqu’un que j’estimais beaucoup. Je voulais que ce soit réciproque, mais à ce moment-là, j’avais vraiment l’impression qu’il se foutait de moi. Ça me paraissait complètement injuste. Moi, j’avais juste envie d’un pote avec qui boire des cafés à la pause et échanger à propos d’autres trucs que les cours. Et s’il y avait bien quelque chose qui me mettait les nerfs à l’époque, c’était qu’on m’ignore quand j’avais les nerfs justement.

« Vas-y, arrête tes conneries Paul. C’est quoi la réponse alors ? Je suis pas con, je vois bien que tu te fous de ma gueule ! »

Paul a écarquillé les yeux comme s’il comprenait vraiment pas. Il a ouvert sa main vers le parvis pour me le désigner, mais je lui ai pas laissé le temps de prononcer plus qu’un « bah… » hésitant.

Je veux bien rigoler, mais hors de question qu’on se foute de ma gueule gratuitement. Alors j’ai commencé à l’insulter. Il m’a poussé et je lui ai balancé mon gobelet à la tronche. On s’est levés d’un coup. J’ai vu son poing se fermer. Moi, j’armais mon bras en vue du coup que j’allais lui envoyer.

Conservez le lecteur dans une position instable

Tout l’objet de cette construction narrative en gardant la question du suspense en tête (c’est-à-dire poser une grosse question au lecteur, lui donner petit à petit des informations qui ne font que générer de plus grosses interrogations, le tout dans des contextes variés) c’est de maintenir le lecteur dans une position instable : il ne sait pas ce qui va arriver et c’en est presque insupportable ! Il faut absolument qu’il lise, qu’il termine ce passage, cette page, ce chapitre… etc, parce que l’incertitude établie le dérange trop.

 

Ça avait failli dégénérer avec Paul, mais heureusement les coups n’étaient pas partis. Nos regards se sont croisés et je pense qu’on a tous les deux réalisé à quel point on se comportait de manière stupide.

« OK, OK… il m’a dit. J’vais t’expliquer le truc. Mais d’abord faut que t’ailles voir, sinon ça marche pas.

J’ai jeté un coup d’œil au parvis.

— Quoi, là-bas ? Mais y a rien !

À peine les mots sortis de ma bouche, j’ai vu l’exaspération contracter le visage de Paul et j’ai regretté de les avoir dits. Bon, on était passé à deux doigts de se foutre sur la gueule pour une connerie, il avait fait le premier pas pour désescalader la situation, je pouvais bien marcher les quatre pas qui me séparaient du parvis.

— OK Paul… J’y vais… Voilà, j’y suis.

Je me suis retourné, j’ai regardé la façade du bâtiment, l’entrée avec la machine à café, Paul qui s’était rassis sur les marches et souriait comme un idiot, la route qui passait devant…

Paul a mis ses mains en porte-voix et a gueulé :

« Réfléchis bien poulet ! Tu vas comprendre ! »

Conclusion :

La réponse à la question : Comment faire traverser la route à un poulet est donc la même que pour la question : Comment faire lire d’une traite mon roman à un lecteur


Faut créer du suspense.

2 réponses

  1. J’ai lu cet article à la vitesse de la lumière ! Bravo pour ce suspens insoutenable construit dans un article de blog autour d’une blague nulle, ahah. J’ai trouvé ça juste et instructif, et agréable à lire aussi. J’en retiens que le suspens ça se fabrique, ça ne s’ajoute pas à la fin d’un chapitre en espérant que ça fonctionne. J’y ferai d’autant plus attention au moment de la réécriture, j’imagine.

    1. Wow, merci ! Pour être honnête, j’avais un peu peur que la blague ne passe pas super bien (et potentiellement illustre mal le contenu de l’article). Je suis très heureux que ça t’ait plu et surtout que ça soit utile ! Encore merci, et bon courage pour la réécriture 🙂

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