Les ellipses narratives

Masquer une partie de la vie d’un personnage pour garder son lecteur ? Tendre une carotte narrative et la retirer au dernier moment ? Il s’agit d’ellipses narratives, et cet article en parle justement. De rien !
Mathieu Begot
Mathieu Begot
Salut, moi c’est Mathieu ! Je suis passionné par les genres de l’imaginaire, la culture japonaise, mon chien et les commentaires que vous laissez sous mes articles ! En lire plus

Les ellipses narratives

Masquer une partie de la vie d’un personnage pour garder son lecteur ? Tendre une carotte narrative et la retirer au dernier moment ? Il s’agit d’ellipses narratives, et cet article en parle justement. De rien !

Les ellipses narratives

Masquer une partie de la vie d’un personnage pour garder son lecteur ? Tendre une carotte narrative et la retirer au dernier moment ? Il s’agit d’ellipses narratives, et cet article en parle justement. De rien !
horloge pour symboliser une ellipse narrative

Quel est l’intérêt de fragmenter son récit ? Pourquoi supprimer une partie de la trame narrative si ça n’est que pour l’évoquer plus tard ? L’impact engendré est-il nécessairement bon et, le cas échéant, comment faire pour s’assurer de créer l’effet voulu ?

Vous l’aurez compris, aujourd’hui nous allons parler de l’ellipse narrative.

Qu'est-ce qu'une ellipse narrative ?

Il sera bon dans un premier temps de séparer l’ellipse narrative de l’ellipse grammaticale (dont nous vous parlerons peut-être un jour dans un autre article!).
L’ellipse qui nous intéresse a rapport à la narration. Elle regroupe de prime abord tous les événements qui arrivent aux personnages et qui ne sont pas narrés selon le déroulement logique de l’intrigue.

Prenons par exemple un roman noir où l’on suit Térence, un jeune lycéen obsédé par S, un tueur en série qui filme ses crimes en vue subjective. Térence détermine un pattern dans les meurtres et découvre qui sera la prochaine victime. Il se débrouille pour rencontrer son idole et, au moment où ce dernier arrive devant Térence, BAM ! Coupure narrative, et le lecteur se retrouve deux jours plus tard.

Ça, c’est bien évidemment une ellipse narrative. On aura d’ailleurs tendance à ne retenir comme telles que les ellipses narratives qui ont un fort impact sur le déroulement de la narration et créent un écart de connaissance entre le lecteur et les personnages. En effet, les éléments qui sont dissimulés au lecteur sont connus dans le roman par un ou plusieurs personnages, voire tous.

Une réelle nécessité ?

On peut avoir un double point de vue sur la question de la nécessité des ellipses.

D’un point de vue strict, non, un roman n’a pas par essence besoin d’ellipses. On peut sans mal imaginer un roman avec une narration de focalisation interne forte, ou encore avec un personnage narrateur, qui relaterait tous les événements qui arriveraient au personnage durant le roman.

D’un autre côté, oui, on ampute toujours le roman de certains passages sans intérêt. On ne narre pas nécessairement lorsque le ou les personnages vont aux toilettes, lorsqu’ils se lavent, lorsqu’ils prennent le bus, etc. C’est tout à fait possible, mais il est plutôt rare de narrer systématiquement chaque action effectuée. Ce phénomène répond au principe d’importance : chaque événement narré est censé avoir un intérêt dans le roman.

De ce fait, ces ellipses qui surviennent dans chaque roman peuvent être considérées comme « anarratives » puisque elles n’impactent pas directement sur l’information transmise au lecteur.

Les grandes familles d'ellipses.

Comme nous l’avons dit, l’ellipse narrative sert à créer un écart d’information entre le lecteur et les personnages et/ou redynamiser le récit. Vous avez compris qu’il y a des ellipses de différentes natures et de différentes fonctions. Nous allons donc maintenant essayer de déterminer les utilités particulières de l’ellipse et donc les grandes catégories d’ellipses.

L'ellipse à suspens.

L’utilisation première de l’ellipse, dont nous avons parlé un peu plus haut, consiste à ménager le suspens. On prive pour cela le lecteur d’une information : ça n’est plus tellement le temps écoulé durant l’ellipse qui est important, mais ce qui s’y est déroulé.

L’information en elle-même peut être de deux natures selon moi :

→ L’information est vitale pour le personnage dont l’action est mise sous ellipse. Il s’agit alors d’une révélation, d’une rencontre (celle de Térence et du tueur en série par exemple), bref, de quelque chose que le personnage cherche à savoir ou obtenir depuis longtemps et qui le caractérise dans le roman.

→ L’information a été rendue importante pour le lecteur. Il est évident que, par le biais du narrateur, le lecteur peut savoir plus de choses que le personnage, qu’il s’agisse de la masse d’information ou de la manière de les appréhender. De ce fait, il est possible de mettre sous ellipse un élément d’une importance capitale pour le lecteur et qui, pour le personnage, sera presque anecdotique.

Le gros avantage de l’ellipse à suspens reste que vous n’êtes absolument pas obligé de donner l’information attendue par le lecteur et/ou le personnage !

Dans notre exemple, il serait tout à fait possible que la suite de l’ellipse soit Térence au tribunal, accusé à tort d’être S, car la police avait aussi découvert le pattern du criminel et s’était elle aussi rendue sur les lieux, à peine plus tard que le lycéen.

Dans cette situation, le suspens qui avait été créé par l’ellipse « Que se passera-t-il lors de la rencontre avec S ? » n’est absolument pas résolu et la tension qui existe autour de l’identité du meurtrier n’en est que renforcée.

L'ellipse longue.

Il arrive également que l’ellipse n’ait pas tant pour but de créer du suspens, mais de projeter les personnages (et donc le lecteur) relativement loin dans le temps, de quelques semaines à plusieurs années. Ces ellipses, qui sont à rattacher à la gestion de la temporalité et du dynamisme du récit, permettent de passer sous silence une masse d’information composée d’éléments importants et insignifiants.

Ce genre d’ellipses narratives permet, après coup, de faire jouer deux timeline en parallèle : on aura la timeline post-ellipse, c’est à dire le déroulement de l’intrigue, ainsi que des incursions de ce qu’il s’est passé durant l’ellipse. Ces incursions devront être, à mon sens, les parties les plus importantes et significatives de tout ce qui aura eu lieu durant l’ellipse.

La mise en place de ce genre d’ellipse n’est pas anodine, elle sous-entend qu’une large partie de ce qui n’est pas narré n’a pas d’intérêt direct pour l’histoire. Elle peut par exemple prendre place lors d’un entraînement, d’un passage par l’école, de l’exil du personnage.

Si l’on reprend notre exemple, imaginons que, accusé et inculpé à tort, Térence se retrouve en prison pour mineur. Si le roman tourne exclusivement autour de la fascination malsaine que Térence entretient envers S, alors la narration en direct des années en prison ne sera pas forcément les plus intéressantes. Au contraire, l’amener à raconter ce qu’il y a vécu après coup peut avoir bien plus d’intérêt.

Il est bon de noter que, plus l’ellipse sera longue et plus il pourra y avoir de différence dans le caractère des personnages. Cet écart et son explication seront d’ailleurs de bonnes raisons de revenir sur les événements de l’ellipse, tant par le biais du discours que de flash-back narrativisés.

La genèse du récit

Cette famille d’ellipses est une sous-famille de la précédente. Ces ellipses séparent des éléments antérieurs au coeur de l’histoire de cette dernière. Ce genre est très utilisé dans la fantasy, en ce qu’il permet de dresser de grands événements constitutifs de l’univers (batailles, révoltes, héros légendaires) avant de centrer le récit sur les personnages principaux (attention tout de même au world-building, dont on vous parlera prochainement).

Ces genèses, qui ont valeur d’introduction, peuvent d’ailleurs présenter avec des aspects narratifs différents du reste du roman.

Dans notre exemple, l’obsession de Térence et son passage au tribunal peuvent correspondre à la genèse du roman. Admettons que le coeur du roman, plus que la naissance de l’obsession de Térence pour S, soit la traque du meurtrier par le jeune homme (quels qu’en soient les motifs). Dans ce cas, on se retrouve bien avec la genèse d’une intrigue.

L'ellipse dans les romans à trames multiples

On parle de roman à trames multiples lorsque l’on se retrouve avec un narrateur qui se fixe alternativement sur plusieurs personnages différents (quel que soit le niveau de focalisation) ou lorsque l’on a plusieurs personnages qui prennent le rôle de narrateur (on vous l’expliquera mieux dans un autre article).

Dans ce genre de romans, l’ellipse semble être un outil de poids pour l’avancée de l’intrigue générale : avoir plusieurs trames ne signifie pas que l’auteur va raconter avec exactitude ce qu’il se passe simultanément dans chaque trame. Cela peut être intéressant dans certaines situations, mais cela manque à mon sens d’attrait sur la longueur. En effet, raconter systématiquement les mêmes éléments selon le point de vue de tout un chacun risque de créer un effet de pesanteur qui, s’il n’est pas désiré et maîtrisé, desservira le roman. L’ellipse, qui se trouve ici moins affichée que dans les autres cas, s’effectue donc lorsque la narration est focalisée sur une autre trame.

Admettons qu’après le passage en prison de Térence, trois trames se forment : celle de Térence, qui poursuit S; celle de Cécile, une jeune policière qui enquête et traque elle aussi S; et celle de S lui-même. Le passage d’une trame à l’autre permet d’éluder des espaces narratifs ayant peu d’intérêt tout en maintenant le développement de l’intrigue. Le lecteur continue à obtenir des éléments de sens pour le déroulement de l’intrigue. Les trames pourront d’ailleurs servir de soupape les unes aux autres : couper la trame de Térence à un moment critique pour passer sur celle de Cécile qui est au point mort permettra d’accroître le besoin d’en savoir plus chez le lecteur.

Si nous avons pris un cas à trois trames, il faut bien entendu garder à l’esprit que l’on peut tout à fait en avoir beaucoup plus. La multiplication des trames permettra par ailleurs de compléter les ellipses faites dans l’une d’entre elles par le biais des autres. Il ne sera donc plus nécessaire que le personnage principal de cette trame raconte lui-même ce qu’il a fait ou vécu.

Quand et comment faire survenir une ellipse narrative ?

Si le placement de l’ellipse dans les romans à trames multiples est signalé par le changement de trame (et donc de narrateur ou de focalisation), ça ne peut évidemment pas se faire ainsi dans les autres types de romans. Il existe selon moi deux grandes catégories de points d’ancrage pour les ellipses.

→ Les ellipses interchapitres. Le point le plus simple pour placer textuellement son ellipse est, tout simplement, le changement de chapitre. Les chapitres représentent une unité (qu’elle soit de temps, d’action, de narration, de lieu, de ce que vous voulez en fait). Il existe une logique, plus ou moins forte, derrière la section d’un roman en plusieurs espaces textuels. Les ruptures entre les chapitres offrent ainsi un premier emplacement pour y fixer une ellipse.
L’un des avantages de ces ellipses est qu’elles ne nécessitent pas d’être mentionnées immédiatement. En effet, la rupture narrative induite par un chapitre permettra de ne pas les indiquer immédiatement, mais de montrer ce qu’il se passe ensuite. Le lecteur pourra ainsi se douter que quelque chose « ne va pas » sans être sûr de quoi.

Bien évidemment, si l’on reprend notre exemple, la première ellipse, qui masque la rencontre de Térence et de la police sur les lieux du crime, sera immédiatement perçue comme telle par le lecteur. La seconde (les années en prison pour mineur) par contre, si elle est utilisée en rupture de chapitre, pourra laisser planer le doute sur le nombre d’années écoulées, voire sur la peine en elle-même.

→ Les ellipses intrachapitre. L’autre point où positionner une ellipse se situe au cœur même d’un chapitre. Il peut s’agir de placer l’ellipse entre deux paragraphes ou deux phrases, voire d’une même phrase si vous êtes vraiment doués ! Ces points d’accroches sont plus complexes en ce qu’ils demandent de créer une rupture au sein d’une des unités de votre roman. Ces ellipses-là sont généralement introduites par les fameux « x temps plus tard… ».

Comme je ne suis pas ultra-fan de ce genre de formulations, ce que je peux vous proposer, c’est de passer par une opposition de terme pour présenter ces ellipses. Plutôt que de commencer par le temps qui s’est écoulé depuis le paragraphe ou la phrase précédente, commencer par ce qui a changé, par la rupture marquée.

Dans notre exemple, ce modèle d’ellipse se prête plus facilement à celle qui concerne les années passées par Térence en prison. L’opposition à présenter pourrait être : basiquement, l’entrée de Térence dans la prison (ou sa cellule) opposée à sa sortie de prison (une opposition par le biais de la narration) ; ou une opposition entre la condamnation par le juge et l’un des gardiens lui rendant ses affaires justes avant qu’il ne sorte (une opposition par le biais du discours, qui mettra une sacré confusion dans l’esprit de votre lecteur si vous présentez ces deux lignes de dialogue l’une après l’autre).

Pour conclure ?

L’ellipse narrative est un phénomène qui vise, dans un roman, à supprimer une partie de la narration pour la restituer plus tardivement, ce qui crée ainsi un écart de connaissance entre les personnages et le lecteur. L’élément ayant lieu lors de l’ellipse est, bien entendu, au bon vouloir de l’auteur, bien qu’il doive y avoir une raison à cette ellipse. On pourra distinguer trois grands types de raisons : le ménagement d’un suspens plus fort (et donc d’un « besoin de savoir » chez le lecteur) ; le passage sous silence d’une période longue et dotée de peu d’événements significatifs ; le cas des romans à trames multiples (qui reste une raison ayant plus trait à cette forme de roman qu’à l’ellipse elle-même).

Les ellipses pourront se retrouver dans deux situations : entre les chapitres, où elles n’auront pas besoin d’être spécifiées immédiatement (ce qui peut d’ailleurs laisser le lecteur dans le flou durant plusieurs pages) ; ou dans les chapitres, mais il sera alors nécessaire de les montrer d’une manière ou d’une autre (que ce soit par la mention directe du temps écoulé, ou par le jeu d’une opposition qui le symbolise).

Je tiens à préciser avant de finir que les catégories d’ellipses peuvent tout à fait être utilisées entre deux volumes d’une même saga. On peut en effet aisément visualiser une saga comme un mégaroman et chacun de ses tomes comme l’équivalent de chapitres. Il devient donc tout à fait possible d’appliquer tout ce que nous avons dit pour le roman, mais en tant qu’ellipse intervolumes.

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