Show don’t tell : entre bon conseil et dogme stylistique

La règle du Show don't tell est bien connue... peut-être un peu trop. Tous les bons romans la respectent-ils ? Peut-on s'en détacher ?
Nicolas Parisi
Nicolas Parisi
Cofondateur du Club, auteur de nouvelles parues dans diverses revues, je m’intéresse particulièrement à la stylistique et ses applications pratiques à l’écriture. En lire plus

Show don’t tell : entre bon conseil et dogme stylistique

La règle du Show don't tell est bien connue... peut-être un peu trop. Tous les bons romans la respectent-ils ? Peut-on s'en détacher ?

Show don’t tell : entre bon conseil et dogme stylistique

La règle du Show don't tell est bien connue... peut-être un peu trop. Tous les bons romans la respectent-ils ? Peut-on s'en détacher ?

Si vous écrivez et que vous fréquentez des personnes qui écrivent, suivez des blogs qui parlent d’écriture et êtes globalement à l’écoute de conseils pouvant vous permettre de mieux écrire, vous avez certainement déjà entendu parler de la règle du Show don’t tell. On peut avoir tendance à la présenter comme La règle absolue en termes d’écriture : interdit d’expliquer, il faut montrer au lecteur et le laisser comprendre par lui-même, sous peine que l’illusion romanesque ne se brise.

 

Mais si l’application stricte de cette règle n’était qu’une des façons d’écrire de bons romans ? Si le manque de littérature concernant les différentes techniques d’écriture avait formaté toute une génération de jeunes écrivains à appliquer religieusement une règle qui pourrait très n’avoir valeur que de conseil ?

 

Chaque chose en son temps, avant de rentrer dans le débat, commençons par rappeler ce qu’est cette règle et comment elle fonctionne !

C’est quoi la règle du Show don’t tell ?

La petite histoire du Show don’t tell

C’est toujours compliqué d’attribuer une ancienne citation à son auteur. Mais l’idée de « Show don’t tell » semble provenir du dramaturge Anton Chekhov. Il aurait déclaré : « Ne me dites pas que la lune brille, montre-moi le reflet de la lumière sur un éclat de verre. » On sait aussi que la devise du dramaturge américain Marc Swan (début du XXe) était : « Show – not tell ».


Par la suite, l’idée de Show don’t tell est devenue de plus en plus présente dans le style anglo-saxon et notamment chez des romanciers comme Ernest Hemingway puis Stephen King.


Bref, « Show don’t tell » était initialement une opinion, qui s’est progressivement imposée en la règle du Show don’t tell.

C’est quoi le principe ?

Le principe de cette règle est simple : il faut montrer et ne pas expliquer. Par exemple : un de vos personnages est en colère ? Au lieu d’expliquer au lecteur « tel personnage était furieux », il faudrait montrer cette émotion : « Tel personnage, les sourcils tout froncés par-dessus un visage cramoisi, frappa du poing sur la table ».


Dans cet exemple un peu parachuté, on met en avant des éléments que le lecteur va directement associer à l’émotion « colère » : les sourcils froncés, le visage tout rouge, le coup sur la table ; et on a pas besoin d’expliquer au lecteur que le personnage est en colère.

Les grandes lignes de la méthode

  • privilégier le DIL en évitant tous les verbes de type : penser, se dire, comprendre que, etc…
  • privilégier les perceptions sensorielles et éviter l’abstrait
  • réfléchir en termes de caractérisation (quelle mise en scène me permettra de représenter la chose que je veux transmettre au lecteur)

À quoi ça sert ?

  • Ça provoque des émotions : Vous voulez montrer qu’un personnage est un méchant, mais vous voulez éviter de l’expliquer au lecteur ? Rien de plus simple, comme dans les Westerns, montrez ce personnage donner un coup de Santiag — par ennui, rage ou simple cruauté — à un pauvre chien errant qui ne faisait rien d’autre que profiter d’un coup d’ombre pour faire sa sieste. Le lecteur, s’il a le cœur vissé dans le bon sens, sentira ce dernier se serrer (qui ne réagirait pas face à de la cruauté animale ?) et identifiera immédiatement votre personnage comme étant un méchant.
  • Ça rend la scène plus vivante : Faire du Show don’t tell, ça permet d’animer une scène. Le narrateur n’explique pas, il montre les personnages en train de réagir, de bouger, de s’exclamer ! C’est dynamique, c’est visuel, bref, ça rend tout ça plus vivant.
  • Ça n’insulte pas l’intelligence du lecteur : il n’y a rien de plus fatigant qu’un livre où l’auteur nous explique trop ce qu’il se passe, comme si on était pas assez malin pour lire entre les lignes, additionner deux et deux et percuter qu’un personnage, qui met un coup de pied dans un chien qui a rien demandé, est méchant. Par ailleurs, il y a toujours une sorte de satisfaction à comprendre les choses par soi-même.

Où est le problème puisque c’est une bonne règle ?

On a vu, « show don’t tell » n’est pas un mauvais concept. Ça marche bien. Au-delà de tous les auteurs connus et établis qui citent cette règle, le bon sens ne peut que, pour les raisons évoquées un peu plus tôt, en percevoir la pertinence.


Le problème est qu’on nous présente le Show don’t tell comme une règle dont il ne faudrait pas déroger. C’est une tendance qui s’est progressivement instaurée (pour diverses raisons qu’on tentera d’identifier plus loin dans l’article) et qui fait que l’on tend, petit à petit, à un lissage du style dans le paysage littéraire moderne.


J’ai récemment acheté une liseuse (suite à une discussion avec une auteure autoéditée au cours de laquelle elle m’a parlé de l’écosystème de l’édition en ligne) et, au bout de quelques semaines, je me suis rendu compte que je lisais toujours la même chose. Je ne dis pas que les livres que j’ai lus étaient mauvais, simplement qu’ils me semblaient tous avoir été écrits de la même façon. Tous respectaient religieusement la règle du Show don’t tell et seuls ceux qui été écrits à la première personne se permettaient quelques abstractions (et encore, ça passe au regard du Show don’t tell vu que ces abstractions faisaient partie du flux de conscience du personnage-narrateur).


Alors quoi, est-ce vraiment là la seule façon d’écrire bien ?

Quelques exemples qui ne respectent pas la règle du Show don’t tell

J’ai l’habitude d’essayer d’inventer des exemples sur le tard dans mes articles (et de m’amuser à leur donner une petite valeur métatextuelle quand j’y arrive). Mais là, pour remettre en question une règle qui a presque été élevée au rang de dogme, il me fallait trouver des exemples béton, des auteurs dont on imagine pas que quelqu’un irait s’aventurer à critiquer le style :


Zola, Au bonheur des dames, p.314 : « Alors elle rougit. C’était, en elle, un bonheur et un embarras délicieux, où son premier effroi se fondait. Pourquoi donc avait-elle songé d’abord aux suppositions dont on allait accueillir cette faveur inespérée ? Et elle en demeurait confuse, malgré l’élan de sa reconnaissance. »

 

Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, p.324 : « Un célèbre roman de Jules Verne, que Thomas aimait beaucoup quand il était enfant, s’intitule Deux ans de vacances, et il est bien vrai que deux ans c’est la durée maximale pour des vacances. Ça faisait bientôt trois ans que Thomas était laveur de vitres.
Pendant ces semaines-là il comprit (avec tristesse et aussi un rire secret) qu’il commençait à se fatiguer physiquement et que, sans avoir rien perdu de son désir, il ne possédait les femmes qu’au prix d’une ultime tension de ses forces. (J’ajoute : nullement de ses forces sexuelles, mais de ses forces physiques ; il n’avait pas de difficultés avec son sexe, mais avec le souffle, et c’était justement ce qui lui paraissait un peu comique.) »

Bien qu’il y ait un phrase au DIL dans la citation de Zola, on voit clairement qu’on est pas dans du Show don’t tell. Le narrateur explique au lecteur les émotions qui traversent Pauline. Tout juste montre-t-il, en introduction, qu’elle rougit.
Et dans la citation de Kundera (même si ça semble conclure une ellipse) c’est encore plus visible : on entend carrément le « je » du narrateur.

 

Voilà : ce n’est pas parce qu’on ne fait pas du Show don’t tell que ce qu’on écrit est mauvais ; potentiellement ça peut même être meilleur.

 

Mais alors, comment en est-on venu à considérer l’application du Show don’t tell comme étant l’unique façon d’écrire ?

Une possible explication à la domination du style Show don’t tell

Prémisse 1 : la nécessité du Show don’t tell au théâtre

L’idée du Show don’t tell proviendrait de Anton Chekhov. De plus, on sait que la devise de Marc Swan, lui aussi dramaturge, était « Show – not tell ».


Show don’t tell est donc un style d’écriture qui provient du théâtre, un genre profondément visuel et, par essence, vivant. La stricte application de cette règle, dans ce contexte, fait sens.


Par la suite, ce style s’est étendu aux romanciers étatsuniens.

Prémisse 2 : Presque toute la littérature critique à propos d’écriture provient des Anglo-saxons (et principalement du théâtre et/ou du cinéma)

Si vous lisez nos articles, vous partagez sûrement notre avis quant à la question des techniques d’écriture : elles existent, parce qu’écrire est quelque chose qui s’apprend, mais le monde manque sérieusement de ressources écrites (et pertinentes) concernant ces techniques.


Cela ne veut pas dire qu’il n’existe rien. Mais la majorité des ressources à notre disposition provient du monde anglo-saxon, qui, bien qu’il ait plus d’un demi-siècle d’avance sur nous en ce qui concerne l’étude des techniques d’écriture (les premières classes de creative writing datent de 1946), est aussi très partial en ce qui concerne cette exigence de Show don’t tell.
Sûrement, d’ailleurs, parce que la majorité de leurs ouvrages critiques sur la question de l’écriture traitent des personnages, de l’histoire, de l’intrigue, de la structure… des scénarii ou scriptes, pas de romans ou de nouvelles.


Certains de ces ouvrages, comme Story de John Truby ou (cocorico) La dramaturgie de Yves Lavandier, sont incroyables et mériteraient d’être lus par tout écrivain.


Mais, depuis, tous (envoyez-moi la référence si ce n’est pas le cas !) les livres un tant soit peu techniques qui se sont penchés sur la question de « comment écrire un roman » l’ont fait en s’appuyant sur ces ressources-là.

Conclusion : On écrit tous pareil

Alors, à une époque où de moins en moins de personnes ont peur de retrousser les manches et de se mettre au travail lorsque l’étrange idée d’écrire un roman les prend ; où lorsque l’on veut apprendre à faire quelque chose, le premier réflexe de tout le monde est de taper sur Google : « Comment faire pour… » ; où toutes les réponses sur lesquelles on tombe ne sont que des échos, de plus en plus théoriques et dogmatiques, de cette vague idée de lune et d’éclat de lumière qu’il faut montrer, provenant initialement de quelqu’un qui écrivait pour le théâtre ; comment donc s’étonner que tant de livres se ressemblent ?


On a une horde de cuisiniers, affamés d’histoires à écrire, et on leur dit que la seule recette viable est l’omelette américaine à la Chekhov. Évidemment qu’on nous cuisine toujours la même chose.

Show don’t tell : une école d’écriture, mais pas la seule ?

La technique du Show don’t tell est viable. Plus que ça d’ailleurs : un roman qui ne la mettrait en place à aucun endroit me paraitrait très certainement incroyablement chiant.


Il y a d’excellents romans qui respectent cette règle à la lettre, donc ne faire que du Show don’t tell est viable.


Mais ce n’est pas la seule façon d’écrire un bon roman. De la même façon qu’il y avait différentes écoles de peinture, chacune avec un style particulier, on peut partir du principe qu’il y a différentes écoles d’écriture et que l’application stricte du Show don’t tell en est une.


La question qui se pose maintenant, c’est : quelles sont ces autres écoles d’écriture ?


Dans les études de lettres, on a identifié les différents mouvements littéraires. Mais ces mouvements sont caractérisés par ce qui est fait par les auteurs, non pas par comment ils l’ont fait.

 

Il faudrait mettre en place un travail de recherche, non pas littéraire i.e l’étude des textes, mais dans l’étude de comment ils ont été écrits. Identifier les méthodes et les techniques, non pas d’un point de vue sémantique (quel sens on peut tirer de ça ?), mais d’un point de vue fonctionnel : comment les reproduire, comment les utiliser et dans le but de générer quoi chez le lecteur.


Si un jour quelqu’un a le courage de s’atteler à cette tache, que cette personne n’hésite pas à m’envoyer ses travaux. Je les lirai humblement et j’en serai certainement très heureux.

Conclusion

Cet article s’éloignait un peu de ce que l’on fait habituellement : essayer de donner des conseils qui soient le plus pratiques possible.


J’ai rappelé ce qu’était le Show don’t tell, mais n’ai pas particulièrement détaillé de méthode précise permettant de l’appliquer (tout juste ai-je évoqué l’utilisation prononcée du DIL et la priorité à donner aux sensations physiques).


Mais j’avais envie d’en parler sous cet angle. Alors n’hésitez pas à me dire en commentaire si cet article vous a plu ou si vous préférez que je reste sur des sujets moins méta et plus pratiques.

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